Quand je serai grand, je serai…

Camille, dans La scolarité, le 2 octobre 2020 0 commentaire

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Quelle place pour les enfants en situation de handicap à l’école ?

Je m’appelle Camille Le Chevalier et je suis à la fois maman de deux enfants, ancienne professeure des écoles dans des classes de maternelle et primaire, coach pour adolescents et rédactrice. Cela fait maintenant plusieurs semaines que je sillonne la Région Auvergne-Rhône-Alpes à la rencontre d’enfants et de leurs familles.
Leur particularité ? un membre de leur famille est un enfant en situation de handicap. Parce que leur histoire m’a touchée, parce que je crois en la force de nos différences et parce que je crois en la force des témoignages, du partage et des échanges, voici les regards croisés d’Elodie, Axel, Yohan et Louis sur la manière dont ils ont vécu ou vivent actuellement leur scolarité au sein de l’école dite « ordinaire ».

Ils s’appellent Axel, Elodie, Yohan et Louis et ont chacun trouvé une manière bien personnelle d’affronter des parcours de vie à l’école parfois très chaotiques.

 « Pas assez handicapés pour bénéficier d’aides et d’accompagnements spécifiques et trop handicapés pour être à l’aise » : la maman d’Axel, d’Elodie et de Yohan est fatiguée. Fatiguée de se battre pour que l’école fasse une place à ses enfants.

Alors elle pallie aux manques, aux incompréhensions, aux sentiments d’injustice et d’angoisse de ses enfants en refaisant l’école le soir à la maison afin qu’ils ne décrochent pas dans les apprentissages, elle leur apprend à tenir leur langue, à observer avant de parler pour ne pas attirer les moqueries et les agressions, elle leur forge un caractère de guerriers au travers des arts martiaux pour se défendre… Elle a parfois envie de faire justice elle-même fasse au mal-être de ses enfants, et devant l’incapacité de certains enseignants à  accompagner ses enfants.

Axel : se suradapter pour tenir

Axel a dix ans et il est le plus jeune de sa fratrie . il est haut potentiel (émotionnel) dyslexique, dysorthographique, porteur de trouble de l’attention et autiste asperger. Axel a été « détecté tôt », « c’est ce qui le sauve à l’école, parce que nous avons pu mettre en place les moyens pour l’accompagner et l’aider à mieux vivre sa scolarité » me confie sa maman.
Mais si Axel est « content d’aller à l’école » et de « retrouver ses copains », il a aussi appris depuis son entrée en maternelle à se sur-adapter aux autres et au système scolaire pour y avoir sa place. Axel tente donc tant bien que mal de « se fondre dans la masse », de lisser sa différence en la masquant, en vivant comme un sentiment d’injustice le fait que les autres est une punition entière à faire alors que lui n’en a que la moitié !
Ce qu’il attend de sa maîtresse ne se situe pas au niveau des apprentissages, il aimerait « que sa maîtresse soit fière de lui ». Qu’elle le remarque et le valorise dans sa différence au même titre qu’un autre élève. Qu’elle utilise ce qu’il sait faire pour aider ceux qui ne savent pas faire et inversement. « Je suis super fort en mathématiques et en sport mais la maitresse le voit pas trop ». Axel a déjà appris grâce à la méthode des « Intelligences Multiples », il y a trouvé sa place.
Un changement des méthodes d’apprentissage en classe permettrait-il de mieux inclure des enfants comme Axel ? En tous les cas, c’est la conviction de sa maman. Axel a un rêve…quand il sera grand, il sera CUISINIER !

Elodie : la professionalisation pour être enfin elle-même

Elodie a vingt ans. C’est la sœur ainée de Yohan et Axel, elle présente les mêmes troubles que ses frères. Elodie ne souhaite plus parler de sa scolarité en milieu « ordinaire » tellement ce fut douloureux pour elle. Entre crise d’angoisse et crises de nerfs, elle part à l’école en pleurs tous les matins jusqu’au lycée. Tout comme ses frères, elle perçoit l’école comme « une agression, une injustice, une incompréhension… ».
Tout comme ses frères elle a beaucoup compensé, allant même jusqu’à masquer son incapacité à lire jusqu’en cinquième en faisant preuve d’une mémorisation exceptionnelle. L’environnement scolaire est synonyme de stress à haute dose, alors ses parents finissent par la déscolariser pour la protéger.
Alors qu’elle commençe à trouver sa place en quatrième et en troisième au sein d’une Maison Familiale Rurale,  c’est à nouveau la panique, à l’entrée au lycée « en milieu ordinaire » où elle souhaite passer un CAP de coiffure. Elle aime la coiffure, la pratique la rend très performante (une note de 18/20 en pratique lors de son stage de coiffure). Lorsqu’elle est dans un cadre posé et silencieux, elle excelle (16/20 à l’écrit de fin de CAP).
Aujourd’hui elle a choisi de tourner la page sur ces années violentes et se reconstruit aux côtés de son petit ami, et grâce à son nouvel emploi de coiffeuse,  à la grande satisfaction de ses maîtres de stage et de ses parents qui croient en elle et en ses capacités. Elodie a un rêve…quand elle sera grande, elle sera GÉRANTE DE SON PROPRE SALON DE COIFFURE !

Yohan : la maison rurale familiale pour trouver sa place

Yohan a quinze ans. C’est le grand frère d’Axel, il est lui aussi haut potentiel (émotionnel) dyslexique, dyspraxique dysorthographique et présente des  troubles de l’attention.
Entre le CE1 et la cinquième , Yohan est victime de quatorze enfants et adolescents qui le prennent à partie, le provoquent et se moquent de lui : « En plus, tous les profs me disaient que j’étais nul et que je n’arriverai jamais à rien ». Les propos de Yohan semblent durs mais pour lui c’est devenu « une norme, une habitude ». Il prend sur lui, il ne dit rien.
Pendant toutes ces années, Yohan tente comme il peut de faire face et trouve son éxutoire dans le sport : « J’ai l’impression qu’à chaque goutte que je transpire c’est un problème qui s’en va ». Alors il s’investit à fond dans les arts martiaux et dans un club sportif. Sa détermination et son optimisme amène un coach sportif à le prendre sous son aile en le formant et lui proposant de coacher des adultes du club.
Dans le même temps, Yohan troque sa scolarité en milieu « ordinaire  » avec une scolarité, en internat, dans une Maison Familiale Rurale. C’est une nouvelle vie scolaire qui s’offre à lui : « Je n’ai plus des profs mais des formateurs, je peux bouger, les devoirs sont fait en cours… je me sens plus libre, je peux échanger avec des adultes et des élèves qui me comprennent, parce que certains sont comme moi, on s’exprime de la même façon, c’est ma bulle ».
Et si le sport et la pratique professionnelle, associés à un cadre adapté et des adultes présents, pouvaient être un moyen d’extraire certains enfants d’une scolarité faite de moqueries, de dévalorisation et de violence ? Yohan a un rêve…quand il sera grand, il sera MILITAIRE DANS LA LEGION ETRANGERE ou COACH SPORTIF !

Et puis il y a Louis : un collège adapté, unique en France pour s’épanouir

Louis a onze ans, il appartient à un autre famille : il est l’ainé d’une fratrie de quatre enfants. Né prématuré, le verdict tombera quelques semaines plus tard très brutalement : « Il ne marchera jamais ». Neuf ans plus tard, Louis se fait opérer et à force de persévérance et de courage parvient à se lever et  marcher même s’il est très vite fatigué. Louis adore l’école ! C’est un peu la « figure connue » de toute l’école. Philomène, l’une de ses camarades de classe le décrit comme « sociable et très gentil ». Alors s’il ne va pas de lui-même vers les autres enfants, Philomène me précise que « ce sont les autres enfants qui viennent à lui ! ». Louis est à l’aise dans son école élémentaire parce qu’elle est neuve et donc adaptée aux besoins de circulation de son fauteuil, mais aussi parce que la Commune a beaucoup investi pour l’inclusion de Louis  (matériel ergonomique, ordinateur etc…). Ses parents et certains enseignants ont aussi mené des actions de sensibilisation au handicap auprès des enfants de l’école avec une double volonté : celle de mieux inclure la nation de handicap chez les élèves de l’école mais aussi et surtout celle de de créer du lien social entre Louis et ses camarades.
Lorsque la question du collège se pose pour Louis cette année, tout devient plus compliqué. Le collège « ordinaire » est en incapacité de répondre aux besoins de Louis (changement de salle toutes les heures, aucun matériel adapté, pas d’encadrant possible sur le temps de cantine et des professeurs non formés…). « Il aurait tenu deux ou trois mois avant qu’on soit obligé de le déscolariser ». Alors ses parents se battent pour le faire entrer au Collège Elie Vignal à Caluire. Établissement unique en France, Il dispense un enseignement ordinaire en milieu adapté aux enfants avec des maladies invalidantes ou en situation de handicap, de la sixième à la terminale. Au sein de cet établissement au concept unique, Louis se sent à sa place et s’épanouit au milieu d’autres élèves en situation de handicap, comme lui. Même s’il ne se sent pas « différent », il était « très en demande d’être avec d’autres enfants dans la même situation que lui ». Un établissement « différent » qui offre à Louis la possibilité de suivre des apprentissages « ordinaires » dans un milieu « extra-ordinaire » ! Louis a un rêve…quand il sera grand il sera HISTORIEN, ECRIVAIN ou COMMENTATEUR !

Bien que très différents, tous ces enfants s’accordent à dire que l’école sert à « apprendre des trucs et à voir les copains ». Leur handicap ? Leur différence ? Ils  ne la voient pas : ils sont nés avec cette identité, cela fait partie de ce qu’ils sont, ils ne se considèrent pas « différents » des autres élèves.

Alors je ne retiendrai qu’une chose : au-delà d’être des écoliers, des collégiens ou du lycéens, au-delà d’être des enfants en situation de handicap, Axel, Yohan, Elodie et Louis sont avant tout des enfants avec les mêmes besoins et les mêmes rêves que tous les enfants de leur âge. Ils ont besoin d’être écoutés, de se sentir valorisés, reconnus dans leur différence, et impliqués dans un milieu social et scolaire qui les inclut et les reconnaît.